Le 31 mai dernier, Anne-Gaëlle et moi avons emmenés nos
élèves à la découverte de leur patrimoine et de leur histoire : nous
sommes allés visiter la maison Wood d’Agbodrafo. Cette petite villa construite
au XIXe siècle et qui tombe en décrépitude, bien cachée dans un tout petit
village que les portugais avaient appelé jadis Porto Seguro (portes sécures), témoigne d’un pan bien
sombre de l’histoire africaine : bien que la traite négrière ait été
abolie en 1815 par le Congrès de Vienne et donc l’ensemble des pays
d’Europe, l’esclavage était encore permis dans plusieurs de ceux-ci. Une
« traite clandestine » n’a donc pas tardé à s’organiser sur les côtes
africaines. Et c’est donc en 1832 qu’un marchand écossais dénommé Wood
s’installe à Porto Seguro. En apparence, sa maison, construite en plein cœur de
la forêt et située à moins d’un kilomètre de la mer, est tout à fait normale.
Elle devait même être charmante et plutôt confortable à l’époque. On y entre
par un grand escalier qui nous mène dans un grand salon, entouré de 6
chambres. Le plancher en bois craque et on se demande s’il va supporter le
poids de nos 40 élèves. Il s’est d’ailleurs déjà effondré, en totalité ou en
partie, dans la plupart des chambres. Le guide raconte un peu l’histoire de
l’esclavage et de la maison, puis il allume une lampe à l’huile, se penche et
ouvre une petite trappe qui est à peine visible dans le plancher. Il fait
descendre la lampe, accrochée à une corde, par cette ouverture. Sous la trappe,
une cave sombre : une cave où Monsieur Wood « entreposait » en
cachette des esclaves (jusqu’à 200 à la fois) en attendant que des navires
négriers clandestins viennent les
chercher. Les élèves sont saisis. Le guide leur demande de descendre dans la
cave, un par un. La 1ère fois que j’ai visité cette maison, c’était
l’année dernière, quand ma maman était venue me visiter au Togo. Quand le guide
avait ouvert la trappe, Coco y était descendu. Quand il s’est laissé tomber
dans le trou, je m’attendais à le voir disparaître complètement. Quelle
n’a pas été ma surprise de voir qu’une fois tombé « au fond », sa
tête dépassait encore… Hauteur de la cave : 1m50. Pour habituer les
esclaves à la hauteur des entreponts dans lesquels ils seraient enfermés sur
les navires négriers…
Et le guide demande à nos élèves, une fois au fond,
d’avancer droit devant. Cela leur permet de rejoindre l’une des ouvertures en
demi-cercle au niveau du sol où l’on faisait entrer et sortir les esclaves.
Aucune autre façon de passer par ce trou qu’en rampant, comme des animaux… Une
expérience courte, mais qui fait sérieusement réfléchir, et qui donne des
frissons dans le dos.
Je lisais d’ailleurs, quelques jours après la visite, un
livre de Primo Levi, qui a vécu l’enfer d’Auschwitz. Et cette citation
s’applique tout à fait au sentiment que j’ai pu éprouver en discutant avec mes
élèves pendant et après la sortie :
« Peut-être que ce qui s’est
passé ne peut pas être compris, et même ne
doit pas être compris, dans la mesure où comprendre, c’est presque
justifier. En effet, « comprendre » la décision ou la conduite de
quelqu’un, cela veut dire (et c’est aussi le sens étymologique du mot) les
mettre en soi, mettre en soi celui qui est responsable, se mettre à sa place,
s’identifier à lui».
Primo Levi, Si c’est un homme, Julliard, 1987 (tiré
de l’appendice de l’édition de 1976), p.310.
Le guide n’était pas particulièrement bon (très imbu de
lui-même et plus soucieux de vendre des cartes postales que de répondre aux
questions des jeunes…), et il avait ameuté toutes les bonnes dames et tous les
artisans d’Agbodrafo, qui attendaient « les blancs » de pied ferme
avec leurs objets d’art et tout ce qu’on peut imaginer à boire et à manger
(parce qu’en plus, même si on était déjà allé le voir et qu’on l’a appelé plein
de fois, il pensait qu’on venait du lycée français, pffff…). Bon, ça, passe
encore à peu près. Mais j’avais un peu de mal avec les 2 gigolos qui nous
jouaient du Bob Marley en s’accompagnant au djembé et à la guitare à chaque
étape de la visite… Nous qui avions tellement insisté pour dire à nos élève que
ce lieu invitait au recueillement et qu’on voulait qu’ils agissent en
conséquence… La visite s’est terminée dans une ambiance de fête générale :
les élèves dansaient et chantaient avec les musiciens. Monsieur Yaovi, un
professeur togolais qui avait gentiment accepté de nous accompagner, était
étonné qu’on soit choquées Anne-Gaëlle et moi. Ce qui nous semblait de
l’irrespect flagrant n’était rien d’anormal pour lui. Comme quoi il me reste
encore bien des choses à apprendre (et à comprendre !) de la mentalité
africaine !
Enfin bref, puisque c’était vendredi après-midi et que
l’ambiance générale était à la fête, on a fait un petit arrêt à la plage avant
de partir (on était tout près, et on était en avance en plus, alors pourquoi
pas ?). Et que dire du trajet du retour : le chauffeur avait mis la
musique à fond. Ben en Afrique, quand on entend de la musique, on ne peut pas
rester assis, qu’on soit dans un bus en marche ou pas !!! A tour de
rôle et parfois ensemble, élèves et professeurs ont donc bougé au rythme de la
musique, dans une ambiance des plus festives ! Ah, comme j’aime
l’Afrique !!!
Évidemment, les élèves étaient RA-VIS de la sortie, on a
même eu droit à une ovation à l’arrivée Anne-Gaëlle et moi. Mais bon, j’avais
un peu peur qu’ils aient oublié le but premier de notre visite…
Et bien pas du tout. Le lundi matin, de retour en classe,
j’ai fait écrire les élèves sur leur expérience, et on a beaucoup échangé.
Plusieurs ont trouvé irrespectueuse l’attitude des vendeurs et surtout, celle
des musiciens. Presque tous les élèves, même les Togolais, n’avaient jamais
visité la maison, et ils ont été très touchés. Et surtout, ils étaient contents
que pour une fois, on parle de leur histoire à eux (les joies d’enseigner le
programme français en Afrique…) et surtout, de sortir des livres et de pouvoir
la vivre, cette histoire.
Parlant de vivre cette histoire : mes élèves devaient,
suite à cette sortie, écrire un texte de leur choix en se mettant dans la peau
d’un personnage qui vit au XIXe siècle et qui connaît cette maison de près ou
de loin, tout en tenant compte du contexte de l’époque en Europe (débats sur
l’abolition de l’esclavage et montée des idées de liberté en Europe à partir du
siècle des Lumières). Eh ben, ils ont fait des trucs absolument
fantastiques ! Si je réussis à trouver un peu de temps entre mes
corrections d’examens de fin d’année, je vais en mettre quelques extraits dans
un prochain message.
Et pour couronner le tout, j’ai découvert par hasard qu’une
pièce de théâtre avait été écrite tout récemment sur le sujet. Ainsi, la pièce
« Moi Jacob, l’esclave d’Agbodrafo Wood Home », sera présentée à
Paris mercredi le 12 juin et… à Lomé vendredi le 14 !!! Bien sûr que
j’y vais, et plusieurs élèves viendront aussi. Si on avait fait cette sortie à
Agbodrafo un peu avant, j’aurais proposé à l’Institut Goethe de Lomé, qui
présente la pièce, de laisser mes meilleurs élèves présenter leur texte
en 1ère partie. Mais on manque de temps… En tout cas, plusieurs
élèves sont bien intéressés, et on a bien hâte de voir ça.
Je vous ai bien sûr mis quelques photos pour illustrer le
tout. Ne soyez pas étonnés de l’état de délabrement avancé de la maison :
son sombre passé été découvert il y a environ une vingtaine d’années, et bien qu’elle ait été
remarquée par des gens de l’UNESCO (et apparemment reconnue comme patrimoine
mondial), les fonds tardent à venir pour la rénover et l’entretenir
correctement. Et bien sûr, l’État a d’autres priorités…
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Sur une note un peu plus joyeuse, je vous mets aussi
quelques photos d’un petit brunch fort sympathique avec mes amis et collègues,
et aussi d’un tournoi de soccer et de volleyball organisé entre les professeurs
du secondaire et du primaire de mon école. Tout ça sent la fin de l’année, j’ai
peine à y croire ! (même si les cernes sous mes yeux et ceux de mes
collègues en témoignent bien !). Je me prépare tranquillement à rentrer,
définitivement cette fois-ci, à la fin du mois de juin. Ce sera donc bientôt la
fin de mes aventures, du moins, pour le moment. Mais je n’élaborerai pas davantage
là-dessus, je vais me mettre à pleurer. Comme je déteste les départs…
Je ne sais pas si je vous écrirai encore d’ici mon retour…
sinon, vous aurez certainement droit à quelques chroniques posthumes ( ;
Merci de me suivre, chers membres de ma famille et amis… Ce
blogue a été une belle façon de vous garder près de moi malgré la distance.
A très bientôt, je vous embrasse –xxx-
Mélanie ( :
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