vendredi 14 juin 2013

La fin de l'année



Le 31 mai dernier, Anne-Gaëlle et moi avons emmenés nos élèves à la découverte de leur patrimoine et de leur histoire : nous sommes allés visiter la maison Wood d’Agbodrafo. Cette petite villa construite au XIXe siècle et qui tombe en décrépitude, bien cachée dans un tout petit village que les portugais avaient appelé jadis Porto Seguro  (portes sécures), témoigne d’un pan bien sombre de l’histoire africaine : bien que la traite négrière ait été abolie en 1815 par le Congrès de Vienne et donc l’ensemble des pays d’Europe, l’esclavage était encore permis dans plusieurs de ceux-ci. Une « traite clandestine » n’a donc pas tardé à s’organiser sur les côtes africaines. Et c’est donc en 1832 qu’un marchand écossais dénommé Wood s’installe à Porto Seguro. En apparence, sa maison, construite en plein cœur de la forêt et située à moins d’un kilomètre de la mer, est tout à fait normale. Elle devait même être charmante et plutôt confortable à l’époque. On y entre par un grand escalier qui nous mène dans un grand salon, entouré de 6 chambres. Le plancher en bois craque et on se demande s’il va supporter le poids de nos 40 élèves. Il s’est d’ailleurs déjà effondré, en totalité ou en partie, dans la plupart des chambres. Le guide raconte un peu l’histoire de l’esclavage et de la maison, puis il allume une lampe à l’huile, se penche et ouvre une petite trappe qui est à peine visible dans le plancher. Il fait descendre la lampe, accrochée à une corde, par cette ouverture. Sous la trappe, une cave sombre : une cave où Monsieur Wood « entreposait » en cachette des esclaves (jusqu’à 200 à la fois) en attendant que des navires négriers clandestins  viennent les chercher. Les élèves sont saisis. Le guide leur demande de descendre dans la cave, un par un. La 1ère fois que j’ai visité cette maison, c’était l’année dernière, quand ma maman était venue me visiter au Togo. Quand le guide avait ouvert la trappe, Coco y était descendu. Quand il s’est laissé tomber dans le trou, je m’attendais à le voir disparaître complètement. Quelle n’a pas été ma surprise de voir qu’une fois tombé « au fond », sa tête dépassait encore… Hauteur de la cave : 1m50. Pour habituer les esclaves à la hauteur des entreponts dans lesquels ils seraient enfermés sur les navires négriers…

Et le guide demande à nos élèves, une fois au fond, d’avancer droit devant. Cela leur permet de rejoindre l’une des ouvertures en demi-cercle au niveau du sol où l’on faisait entrer et sortir les esclaves. Aucune autre façon de passer par ce trou qu’en rampant, comme des animaux… Une expérience courte, mais qui fait sérieusement réfléchir, et qui donne des frissons dans le dos.
Je lisais d’ailleurs, quelques jours après la visite, un livre de Primo Levi, qui a vécu l’enfer d’Auschwitz. Et cette citation s’applique tout à fait au sentiment que j’ai pu éprouver en discutant avec mes élèves pendant et après la sortie :

« Peut-être que ce qui s’est passé ne peut pas être compris, et même ne doit pas être compris, dans la mesure où comprendre, c’est presque justifier. En effet, « comprendre » la décision ou la conduite de quelqu’un, cela veut dire (et c’est aussi le sens étymologique du mot) les mettre en soi, mettre en soi celui qui est responsable, se mettre à sa place, s’identifier à lui».
Primo Levi, Si c’est un homme, Julliard, 1987 (tiré de l’appendice de l’édition de 1976), p.310.

Le guide n’était pas particulièrement bon (très imbu de lui-même et plus soucieux de vendre des cartes postales que de répondre aux questions des jeunes…), et il avait ameuté toutes les bonnes dames et tous les artisans d’Agbodrafo, qui attendaient « les blancs » de pied ferme avec leurs objets d’art et tout ce qu’on peut imaginer à boire et à manger (parce qu’en plus, même si on était déjà allé le voir et qu’on l’a appelé plein de fois, il pensait qu’on venait du lycée français, pffff…). Bon, ça, passe encore à peu près. Mais j’avais un peu de mal avec les 2 gigolos qui nous jouaient du Bob Marley en s’accompagnant au djembé et à la guitare à chaque étape de la visite… Nous qui avions tellement insisté pour dire à nos élève que ce lieu invitait au recueillement et qu’on voulait qu’ils agissent en conséquence… La visite s’est terminée dans une ambiance de fête générale : les élèves dansaient et chantaient avec les musiciens. Monsieur Yaovi, un professeur togolais qui avait gentiment accepté de nous accompagner, était étonné qu’on soit choquées Anne-Gaëlle et moi. Ce qui nous semblait de l’irrespect flagrant n’était rien d’anormal pour lui. Comme quoi il me reste encore bien des choses à apprendre (et à comprendre !) de la mentalité africaine !
Enfin bref, puisque c’était vendredi après-midi et que l’ambiance générale était à la fête, on a fait un petit arrêt à la plage avant de partir (on était tout près, et on était en avance en plus, alors pourquoi pas ?). Et que dire du trajet du retour : le chauffeur avait mis la musique à fond. Ben en Afrique, quand on entend de la musique, on ne peut pas rester assis, qu’on soit dans un bus en marche ou pas !!! A tour de rôle et parfois ensemble, élèves et professeurs ont donc bougé au rythme de la musique, dans une ambiance des plus festives ! Ah, comme j’aime l’Afrique !!!

Évidemment, les élèves étaient RA-VIS de la sortie, on a même eu droit à une ovation à l’arrivée Anne-Gaëlle et moi. Mais bon, j’avais un peu peur qu’ils aient oublié le but premier de notre visite…
Et bien pas du tout. Le lundi matin, de retour en classe, j’ai fait écrire les élèves sur leur expérience, et on a beaucoup échangé. Plusieurs ont trouvé irrespectueuse l’attitude des vendeurs et surtout, celle des musiciens. Presque tous les élèves, même les Togolais, n’avaient jamais visité la maison, et ils ont été très touchés. Et surtout, ils étaient contents que pour une fois, on parle de leur histoire à eux (les joies d’enseigner le programme français en Afrique…) et surtout, de sortir des livres et de pouvoir la vivre, cette histoire.
Parlant de vivre cette histoire : mes élèves devaient, suite à cette sortie, écrire un texte de leur choix en se mettant dans la peau d’un personnage qui vit au XIXe siècle et qui connaît cette maison de près ou de loin, tout en tenant compte du contexte de l’époque en Europe (débats sur l’abolition de l’esclavage et montée des idées de liberté en Europe à partir du siècle des Lumières). Eh ben, ils ont fait des trucs absolument fantastiques ! Si je réussis à trouver un peu de temps entre mes corrections d’examens de fin d’année, je vais en mettre quelques extraits dans un prochain message.

Et pour couronner le tout, j’ai découvert par hasard qu’une pièce de théâtre avait été écrite tout récemment sur le sujet. Ainsi, la pièce « Moi Jacob, l’esclave d’Agbodrafo Wood Home », sera présentée à Paris mercredi le 12 juin et… à Lomé vendredi le 14 !!! Bien sûr que j’y vais, et plusieurs élèves viendront aussi. Si on avait fait cette sortie à Agbodrafo un peu avant, j’aurais proposé à l’Institut Goethe de Lomé, qui présente la pièce, de laisser mes meilleurs élèves présenter leur texte en 1ère partie. Mais on manque de temps… En tout cas, plusieurs élèves sont bien intéressés, et on a bien hâte de voir ça.
Je vous ai bien sûr mis quelques photos pour illustrer le tout. Ne soyez pas étonnés de l’état de délabrement avancé de la maison : son sombre passé été découvert il y a environ une  vingtaine d’années, et bien qu’elle ait été remarquée par des gens de l’UNESCO (et apparemment reconnue comme patrimoine mondial), les fonds tardent à venir pour la rénover et l’entretenir correctement. Et bien sûr, l’État a d’autres priorités…
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Sur une note un peu plus joyeuse, je vous mets aussi quelques photos d’un petit brunch fort sympathique avec mes amis et collègues, et aussi d’un tournoi de soccer et de volleyball organisé entre les professeurs du secondaire et du primaire de mon école. Tout ça sent la fin de l’année, j’ai peine à y croire ! (même si les cernes sous mes yeux et ceux de mes collègues en témoignent bien !). Je me prépare tranquillement à rentrer, définitivement cette fois-ci, à la fin du mois de juin. Ce sera donc bientôt la fin de mes aventures, du moins, pour le moment. Mais je n’élaborerai pas davantage là-dessus, je vais me mettre à pleurer. Comme je déteste les départs…

Je ne sais pas si je vous écrirai encore d’ici mon retour… sinon, vous aurez certainement droit à quelques chroniques posthumes ( ;

Merci de me suivre, chers membres de ma famille et amis… Ce blogue a été une belle façon de vous garder près de moi malgré la distance.

A très bientôt, je vous embrasse –xxx-

Mélanie ( :

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